Deux voix superposées, l'une qui passe par l'air, l'autre qui vibre dans le crâne. L'enregistrement n'en garde qu'une.
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Pourquoi notre voix nous paraît bizarre quand on l'entend enregistrée ?

La réponse courte — Parce que vous vous entendez par deux chemins en même temps : l'air et les os du crâne. Les vibrations osseuses ajoutent du grave que les autres n'entendent pas. L'enregistrement, lui, ne capte que la voix aérienne, celle, plus aiguë, que les autres connaissent.

Vous avez, en fait, deux voix

Quand vous parlez, vos cordes vocales vibrent et produisent un son qui sort par votre bouche, traverse l’air, contourne votre tête, atteint vos oreilles. C’est la voie aérienne, celle que tout le monde autour de vous entend. Mais ce même son ne se contente pas de sortir : il fait vibrer votre crâne. Vos mâchoires, vos sinus, les os de votre oreille interne sont mis en mouvement directement par vos cordes vocales, à quelques centimètres de distance, sans passer par l’air.

Cette deuxième voie, dite osseuse, vous rejoint dans l’oreille interne au même endroit que la voie aérienne, en même temps. Pour votre cerveau, les deux signaux arrivent fondus en un seul son : votre voix. Le son que vous entendez quand vous parlez n’est donc pas votre voix seule, c’est la somme de deux voix superposées que vous prenez pour une.

L’os est un haut-parleur à graves

Les os transmettent particulièrement bien les basses fréquences. C’est pour cela que, lors d’un concert, on sent les graves dans la poitrine plus qu’on ne les entend. Les vibrations qui passent par votre crâne quand vous parlez ajoutent donc, à votre voix aérienne, une couche de graves discrets que personne d’autre ne perçoit.

Une étude publiée en 2010 dans le Journal of the Acoustical Society of America a mesuré précisément cet écart. Selon les sons prononcés, la voix telle qu’on l’entend de l’intérieur peut présenter plusieurs décibels d’écart avec la voix telle qu’elle sort réellement à l’air libre, surtout dans les fréquences basses et médium qui font la couleur d’une voix. Vous vous entendez en stéréo intime, vous sortez en mono.

L’enregistrement vous présente votre vraie voix

Un micro, lui, ne capte que la voie aérienne. Il enregistre la voix telle que les autres l’entendent : sans le grave qu’ajoutait votre crâne. La première fois que vous écoutez l’enregistrement, votre cerveau, qui s’attend au mélange familier, reçoit une voix amputée de ses graves. Plus aiguë, plus mince, vaguement étrangère.

Ce n’est pas votre voix qui est bizarre, c’est la voix que vous croyiez avoir.

Les psychologues appellent ce malaise le « voice confrontation », étudié dès 1966 : la première fois qu’on entend sa propre voix enregistrée, on la juge souvent moins belle, plus haut placée, plus fausse. Avec le temps, cette gêne diminue, parce que le cerveau finit par accepter cette nouvelle version comme également valide. Le miroir avait fait pareil avec votre visage, quelques années plus tôt.

Ce que vous entendez sur l’enregistrement, ce n’est donc pas une distorsion. C’est, pour la première fois, vous tel que les autres vous entendent depuis toujours.

Sources