Internet n’est pas dans le ciel
Le vocabulaire nous trompe. On parle de “cloud”, de “data en l’air”, d’une “toile” aérienne qui flotterait au-dessus de nos têtes. En vrai, Internet est une infrastructure entièrement physique. Aucun bit ne flotte. Chaque photo qu’on envoie, chaque vidéo qu’on regarde, chaque mot qu’on lit sur un écran a traversé des câbles, des routeurs, des serveurs : des morceaux de béton armé et de cuivre.
Les “clouds” d’Amazon, Microsoft ou Google sont des hangars en béton climatisés qui peuvent dépasser 50 000 mètres carrés. Ils contiennent des dizaines de milliers de serveurs rangés sur des étagères, alignés par rangées. Les plus gros d’entre eux dépassent les 600 mégawatts, soit la consommation d’électricité d’une ville moyenne. Ce que vous appelez “le cloud” est en fait un entrepôt ventilé quelque part dans l’Oregon, en Irlande ou à Singapour.
Le vrai Internet, c’est au fond des océans
Là où ça devient stupéfiant : plus de 95 % du trafic international d’Internet passe par des câbles au fond de la mer. Au total, environ 1,5 million de kilomètres de câbles sous-marins sillonnent les océans du globe, soit près de quarante fois le tour de la Terre.
Chaque câble est à peu près aussi épais qu’un tuyau d’arrosage. À l’intérieur, quelques fibres optiques de la taille d’un cheveu portent tout le trafic. Autour d’elles, des gaines successives : aluminium, fils d’acier, polyéthylène pour résister à la pression, aux ancres, aux morsures. Les câbles sont posés par des navires spécialisés, déroulés sur le fond marin à des profondeurs qui peuvent atteindre 8 000 mètres.
Et ces câbles sont vulnérables. Les anchrages de pétroliers les sectionnent régulièrement. Les chaluts de pêche profonde les arrachent. Les tremblements de terre les cisaillent. Des requins les ont mordus. On compte 150 à 200 ruptures par an dans le monde, soit environ trois réparations par semaine. Chaque fois, il faut affréter un bateau pour remonter le câble, l’épisser à 4 000 mètres de profondeur, et le remettre à l’eau.
Un message voyage à travers une armée de machines
Quand vous envoyez un message, vous ne le balancez pas à un destinataire. Vous le découpez en petits paquets numérotés qui partent en parallèle. Chaque paquet transite par une série de machines : un routeur de votre fournisseur d’accès, puis un autre, puis un point d’échange (IXP), ces lieux physiques où les réseaux se rencontrent, puis éventuellement un câble sous-marin, puis encore d’autres routeurs à l’autre bout, avant d’arriver à un serveur qui assemble tout.
Un simple clic déclenche en moyenne une vingtaine d’escales à travers le monde. Tout cela en moins d’une seconde, à une vitesse plafonnée uniquement par la lumière qui voyage dans la fibre (environ 200 000 km/s dans le verre, un peu moins qu’en espace libre).
Internet n’est donc pas un lieu, c’est un accord — un ensemble de protocoles respectés par des centaines de milliers de machines qui acceptent de se parler. Retirez l’infrastructure physique, et il ne reste rien. Retirez l’accord, et le béton devient silencieux.