On n'y avait jamais pensé
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Pourquoi Roland-Garros porte le nom d'un aviateur ?

La réponse courte — Parce que le stade construit en 1928 pour la Coupe Davis porte le nom de Roland Garros, aviateur mort en 1918, à la demande de son ancien camarade de promotion devenu président du Stade Français. L'aviateur n'avait aucun lien avec le tennis.

Un pilote sur une terre de tennis

Chaque année, des millions de personnes regardent des joueurs de tennis frapper des balles jaunes sur la terre battue d’un stade qui porte le nom d’un homme qui n’a jamais tenu une raquette de sa vie.

Roland Garros, le vrai (Eugène Adrien Roland Georges Garros), était aviateur. Né le 6 octobre 1888 à Saint-Denis de La Réunion, tué au combat le 5 octobre 1918 près de Vouziers, dans les Ardennes. Il avait 29 ans. Le lendemain, il en aurait eu 30.

Son exploit le plus célèbre : le 23 septembre 1913, il boucle la première traversée de la Méditerranée sans escale, de Fréjus à Bizerte, en 7 heures 53 minutes. Un vol qui stupéfie l’Europe. Le sport mécanique de l’époque, c’est lui.

La France veut sa Coupe Davis

Sautons à 1927. La France vient de remporter la Coupe Davis pour la première fois, grâce aux fameux Mousquetaires : Cochet, Lacoste, Borotra, Brugnon. La victoire oblige : l’année suivante, la France doit accueillir la compétition. Or, aucune installation parisienne n’est à la hauteur de l’événement : les tribunes existantes sont trop petites.

Le Stade Français négocie alors avec la Ville de Paris la concession d’un terrain près du bois de Boulogne. Les travaux démarrent à l’automne 1927. Huit mois plus tard, en mai 1928, le stade est prêt, juste à temps pour les Internationaux de France, puis la finale de Coupe Davis en juillet.

Mais le projet a une condition, pas financière. Émile Lesieur, président du Stade Français et ancien camarade de Garros à HEC, exige que le stade porte le nom de son ami. La France venait de traverser une guerre qui avait englouti une génération entière. Baptiser un bâtiment public d’un nom de héros, c’était une façon courante, presque obligatoire, de faire tenir la mémoire.

Le tennis accepte le marché. Le stade s’appelle Roland-Garros. Personne, à l’époque, ne trouve ça bizarre.

Un nom qui a survécu à l’oubli du reste

Les Internationaux de France existaient depuis 1925, déjà ouverts aux joueurs étrangers. Mais c’est à partir de 1968, avec l’ère Open et l’arrivée des professionnels, que le tournoi gagne un rayonnement planétaire. Le nom décolle avec le prestige.

Ironie de l’histoire : Roland Garros l’aviateur est aujourd’hui moins connu que le court de tennis qui porte son nom. Cherche “Roland Garros” dans n’importe quel moteur de recherche : il faut creuser pour trouver l’homme avant le tournoi.

Mais l’aviateur a quand même laissé une autre trace, plus discrète. Pendant la guerre, il avait fixé des déflecteurs métalliques sur les pales de son hélice pour pouvoir tirer à la mitrailleuse dans l’axe de l’avion sans briser les pales : les balles qui touchaient le bois ricochaient sur l’acier. Quand les Allemands capturèrent son appareil en 1915, ils s’inspirèrent du principe pour mettre au point un vrai système de tir synchronisé, bien plus efficace. L’histoire militaire le retient pour ça. L’histoire du sport, pour un stade qu’il n’a jamais vu.

Le hasard comme architecte des noms

Ce genre de détour n’est pas si rare. Des stades, des rues, des ponts portent des noms choisis pour des raisons politiques, sentimentales ou administratives qui n’ont souvent rien à voir avec l’activité qu’ils abritent. Le terrain était là. La condition était là. Quelqu’un a dit oui.

Ce qui est rare ici, c’est l’échelle. Peu de noms choisis par une poignée de dirigeants sportifs en 1928 finissent par être prononcés des millions de fois par an, dans des dizaines de langues, pendant des décennies.

Un aviateur mort à 29 ans, sans rapport avec le tennis, dans un accord vite conclu — et son nom traverse le temps sur des semelles de terre battue.

Sources